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Le civilisateur et le berbère

 
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Pridzoner6
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MessagePosté le: Lun 22 Mar - 14:46 (2010)    Sujet du message: Le civilisateur et le berbère Répondre en citant

Le civilisateur et le barbare ou comment l’Ego transfigure son Alter (1er partie)
En 2001-2002, Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi (Québec), réalisait une intéressante édition électronique sur l’histoire coloniale de l’Algérie de 1837 à 1847 (sitewebhttp://pages.infinit.net/sociojmt).




Celle-ci reprend les lettres et les rapports de l’un des plus farouches partisans de la colonisation de l’Algérie : Charles Alexis Clérel de Tocqueville.
L’un des deux peuples devrait mourir


Ce néophyte, convaincu que la domination coloniale de l’Afrique doit être fermement maintenue et que la guerre d’Afrique « est aujourd’hui une science nouvelle que le maréchal Bugeaud a perfectionnée », se plaisait à répéter que cette science, ou plus précisément ce système de gouvernement indigène reposait sur les généraux français et leurs agents locaux, les officiers des bureaux arabes. Pour être efficace, les maillons d’un tel système devraient s’articuler sur trois principes :
 le pouvoir politique, celui qui donne la première impulsion aux affaires, doit être entre les mains des Français ;
 la plupart des pouvoirs secondaires doivent au contraire être exercés par les habitants du pays (cf, les officiers des bureaux arabes, ndlr) ;
 la maxime de gouvernement : « C’est sur les influences déjà existantes que notre pouvoir doit chercher à s’appuyer ». En fin « stratégiste », Alexis de Tocqueville, historien, magistrat et homme politique français, qui deviendra ministre des Affaires étrangères de son pays en 1849, prédisait sans coup férir dans un de ses rapports aux parlementaires français que « l’Algérie deviendrait tôt ou tard, croyez-le, un champ clos, une arène murée, où les deux peuples devraient combattre sans merci et où l’un des deux devrait mourir ». Acteur engagé dans la tragédie algérienne, il se définissait comme un civilisateur qui « a moins de fanatisme que l’indigène », et, muni hélas des principes et des lumières de la révolution française, mais n’hésitant surtout pas à proposer pour consolider et bien ancrer le joug colonial de faire « marcher ensemble, s’il est possible, la colonisation et la guerre ». Certes, en cela, il ne faisait que conforter cette emphase de Victor Hugo : « C’est la civilisation qui marche sur la barbarie... un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde. C’est à nous d’illuminer le monde. » Décrivant ce qui s’est passé lors de la prise d’Alger et le transfert des Turcs, depuis le dey jusqu’au dernier soldat de sa milice vers la côte d’Asie, de Tocqueville relevait des faits particulièrement significatifs de la nature profonde de cette « civilisation qui marche sur la barbarie ». « Afin de mieux faire disparaître les vestiges... nous avons eu soin précédemment de lacérer ou de brûler la trace de ce qui s’était fait avant nous. » Et d’ajouter : « Nous détruisîmes un grand nombre des rues d’Alger... je pense en vérité que les Chinois, dont je parlais plus haut, n’auraient pu mieux faire. » (A. de Tocqueville, deuxième lettre 1837, op.cit.) Pour le barbare, en l’occurrence l’indigène, le résultat final étant pratiquement le même, le civilisateur conserva pour l’asservir l’usage du bâton et du yatagan, comme moyens de police. Pour Alexis de Tocqueville, en négationniste de l’histoire autochtone, les habitants de l’Algérie, excepté les Kabyles, sont des Arabes venus du Yémen il y a plus de 2000 ans pour coloniser les terres vacantes d’Afrique du Nord. Ils sont gouvernés depuis plus de trois cents ans par la régence turque. Ces peuples ont perdu par conséquent l’habitude de se gouverner eux-mêmes. C’est là une théorie biaisée, mais mieux instillée au sein de l’opinion publique et devenue par force récurrente, une sorte de doxologie officielle. Cette contrevérité est une fallacieuse justification idéologique fondamentale que des cercles du pouvoir politique développèrent pour faire accréditer la gestuelle du coup de l’éventail et mobiliser ainsi les corps constitués autour de la question coloniale. Après la dévastation du système politique beylical, fortement hiérarchisé, et de sa base administrative, de Tocqueville, pris dans son maelstrom colonial, reconnaissait que le rétablissement des confréries maraboutiques a eu un effet certain et rapide sur le gouvernement indigène et qu’il faudrait se servir de cette renaissance de l’aristocratie nationale arabe pour mieux soumettre les populations à la servitude coloniale. « L’Européen a besoin de l’Arabe pour faire valoir ses terres. L’Arabe a besoin de l’Européen pour obtenir un haut salaire. »
C’est la seule reconnaissance que le pouvoir politique français accordait au barbare. Cette dialectique du civilisateur, c’est-à-dire ce rapport social néo-féodal-serf, a dû faire pâlir une fois de plus dans sa tombe ce révolutionnaire français du XVIIIe siècle, Jean Paul Marat. Le ridicule dans l’exaltation de ce magistrat de renom transnational est d’avoir éludé sournoisement l’article premier de la Déclaration française des droits de l’homme, qui dispose : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Ces « hauts salaires », dont il est question, sont en fait dérisoires par rapport à ceux offerts aux Européens et n’excédèrent guère jusqu’en 1913, 2,50 F la journée pour l’ouvrier indigène non qualifié. Certes, au moment de l’invasion française, le système productif autochtone était caractérisé par une stagnation des forces productives et l’existence d’une bourgeoisie plus spéculatrice que productrice « foncière qu’agraire » et reproduisant des faire-valoir archaïques. Cette bourgeoisie ayant un caractère social largement populaire, conserve par « le jeu d’une coexistence au sein du même groupe familial, des situations socioéconomiques différenciées ». (G. De Villiers, Pouvoir politique et questions agraires en Algérie p. 386, thèse Louvain 1978). Le démantèlement de la structure foncière indigène pour aliéner la force de travail autochtone et extraire le capital terre à son emprise sociale traditionnelle s’avérera crucial pour l’homme politique qu’est Alexis de Tocqueville. « La question vitale pour notre gouvernement, c’est celle des terres. Quels sont en cette matière, notre droit, notre intérêt et notre devoir ? » (A. de Tocqueville deuxième lettre 1837). Traitant du système foncier en Algérie, au moment de la pénétration française, Karl Marx disait : « C’est l’Algérie qui conserve les traces les plus importantes après l’Inde de la formule archaïque de la propriété foncière. La propriété tribale et la familiale indivise y étaient la forme la plus répandue. Des siècles de dominations arabe, turque et enfin française ont été impuissantes, sauf dans la toute dernière période officielle, depuis la loi de 1873, à briser l’organisation foncière fondée sur le sang. » (K. Marx, cité par A. Hersi, in Les mutations des structures agraires en Algérie depuis 1962, p. 31, éd. SNED. 1981).
La béatification du joug colonial


La résistance kabyle à sa désintégration sociale et politique est interprétée comme une loi générale de tout peuple barbare : « Quant aux Kabyles, ils devinrent encore plus inabordables ; la haine naturelle qu’ils avaient des étrangers venant à se combiner avec l’horreur religieuse qu’ils éprouvaient pour les chrétiens dont la langue, les lois et les mœurs, leur étaient inconnues, la chute des Turcs produisit peu d’effets sur eux. » Cette culture de l’aversion et son travestissement par l’idéologie dominante qui béatifie le joug colonial issu d’une « guerre habilement et glorieusement conduite » et diabolise son vis-à-vis en tant que différent historiquement « Abdelkader réduisit à des actes barbares qui attestent plus de son impuissance que de sa cruauté » et que cette guerre n’est pas d’Etat à Etat mais de « race à race », fut glorifiée 175 ans plus tard, un certain 23 février 2005 par un Parlement de lobbies à forte dénotation néocoloniale. Alexis de Tocqueville, en architecte de la politique coloniale, admet néanmoins qu’un peuple qui craint pour sa liberté aime mieux transhumer que de subir la tyrannie d’un despote ; et que la domination coloniale est le produit quotidien « de la force et de la profonde terreur qu’elle inspire. » Il nuança cependant la sienne par cette conjecture : « Un peuple, puissant et civilisé comme le nôtre, exerce par le seul fait de la supériorité de ses lumières une influence presque invincible sur de petites peuplades à peu près barbares. » Ces « lumières » du maréchal Bugeaud et de son acolyte, Alexis de Tocqueville, encensées par le poète Victor Hugo, ne diffèrent pas en fait de celles du Mongol Hulagu, ce roi guerrier de la Haute Asie qui ravagea Baghdad en 1258. C’est ce que la sagesse vernaculaire appelle par euphémisme Hadj Moussa et Moussa El Hadj, ou bonnet blanc et blanc bonnet. Tout cela nous amène à penser que ce système de gouvernement indigène, créé en partie et appliqué par le sanguinaire Bugeaud, donnait au politique sa consubstantialité d’être ou qu’il était l’émanation d’une volition collective, une sorte de catharsis consciente ou non à même d’exorciser les souvenirs terribles de la tragédie algérienne, et ce que de Tocqueville lui-même qualifiait de « naufrage universel ». Après la compression des tribus dans leurs réserves, leur interdiction de faire l’échange économique et le régentement de leur sentiment religieux, Alexis de Tocqueville veut encore ravager le pays tout simplement parce que « le droit de guerre l’y autorise. »
En exhumant de leur sépulcre mes vieilles notes de littérature, jaunies par le temps, mais luxuriantes de vie humaine, ce Montesquieu de mon adolescence m’irradia de ses Lettres persanes. J’ai un long moment oublié mon civilisateur, Alexis de Tocqueville, pour me projeter, moi le fils du barbare, dans ce baron de la Brède. Cent ans séparent les deux hommes, mais surtout deux humanismes, deux intelligences antagoniques culturellement, et pourtant fruits d’une même civilisation qui a donné à l’universalisme son archétype canonique. N’ayant pu prendre possession de l’âme de ces tribus « barbares » de l’époque qui, dit-il, sont de « petites nations complètement organisées » pour les soumettre à la servitude, Alexis de Tocqueville réclamait que la guerre continue à être poussée vivement : « En quoi est-il plus odieux de brûler les moissons et de faire prisonniers les femmes et les enfants, que de bombarder la population inoffensive d’une ville assiégée ? » Et pour justifier cette abomination auschwitzienne, ce civilisateur que rien ne différencie de son alter ego, Heinrich Himmler, déclarait : « Ces actes ne me révoltent pas, ni même autant que plusieurs autres que le droit de guerre autorise évidemment. » (A. de Tocqueville, Travail sur l’Algérie 1841). Malgré ses propositions de créer de petits corps légers ou voltiges capables d’atteindre n’importe quelle portion du territoire conquis, une infanterie de 4000 hommes munie d’une cavalerie en rapport avec leur nombre, des régiments spéciaux à l’Afrique, et ce, tout en consolidant les dispositions des 80 000 soldats chargés de la protection des 20 000 colons, de Tocqueville avouait que cette guerre ne ressemble guère à aucune autre du fait « que nous n’avions pas en face de nous une armée, mais la population elle-même. » (A suivre)




Par Laloui Moussa

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MessagePosté le: Lun 22 Mar - 14:46 (2010)    Sujet du message: Publicité

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